Gardes rouges de Chengdu

Date : Jeudi 01 novembre 2007 @ 17:43:58 :: Sujet : Peuples et civilisations

Jusqu’en 1967, Chengdu, capitale de la province chinoise du Sichuan, était une ville tranquille. Perchée à 2 500 mètres d’altitude dans la chaîne himalayenne, cette cité ancienne fortifiée comprenait 3 millions d’habitants qui n’étaient pour la plupart guère informés de ce qui se passait à Pékin ou à Shanghai. Or à l’époque ces métropoles commençaient à être surpeuplées et Mao Tsé-toung avait décidé de les vider.

On sépara les familles, envoyant les parents travailler dans les champs et les enfants faire leur éducation communiste dans les centres de formation des Gardes rouges. Ces centres étaient de véritables camps de travail. Les enfants étaient mal nourris. On expérimentait sur eux des aliments cellulosiques à base de sciure de bois et ils mouraient comme des mouches.

Cependant, Pékin était agité par des disputes de palais; Lin Piao, dauphin officiel de Mao et responsable des Gardes rouges, tomba en disgrâce. Les cadres du parti incitèrent les enfants Gardes rouges à se révolter contre leurs gardiens. Subtilité toute chinoise : c’était au nom du maoïsme que les enfants avaient dorénavant le devoir de s’évader des camps maoïstes et de rouer de coups leurs instructeurs.

Libérés, les enfants Gardes rouges se répandirent à travers le pays sous le prétexte de prêcher la bonne parole maoïste contre L’État corrompu. En fait, la plupart cherchaient surtout à s’évader de Chine. Ils prirent d’assaut les gares et partirent vers l’ouest où des rumeurs assuraient qu’il existait une filière permettant de traverser clandestinement la frontière et de passer en territoire indien. Or, tous les trains se dirigeant vers l’ouest avaient pour terminus Chengdu. C’est donc dans cette ville montagneuse que se déversèrent des milliers de jeunes âgés de treize à quinze ans.

Au début cela ne se passa pas trop mal. Les enfants racontèrent comment ils avaient souffert dans les camps de Gardes rouges et la population de Chengdu les prit en pitié. On leur offrit des friandises, on les nourrit, on leur donna des tentes où dormir, des couvertures pour se réchauffer. Mais la marée humaine continuait à se répandre dans la gare de Chengdu. De mille qu’ils étaient d’abord, il y eut bientôt deux cent mille jeunes fugitifs.

La bonne volonté des citoyens du lieu ne suffit plus à les satisfaire. Le chapardage se généralisa. Les commerçants qui refusaient d’être volés se faisaient tabasser. Ils se plaignirent au maire de la ville, lequel n’eut pas le temps de réagir car les enfants vinrent le quérir pour l’obliger à se livrer à une autocritique publique. A la suite de quoi, il fut rossé et contraint de déguerpir. Les enfants organisèrent alors l’élection d’un nouveau maire et présentèrent « leur » candidat, un gamin joufflu de treize ans, paraissant un peu plus que son âge, qui disposait d’un charisme certain pour que les autres Gardes rouges le respectent. La ville se couvrit d’affiches incitant les électeurs à voter pour lui. Comme il n’était pas bon orateur, des dazibaos firent connaître ses projets. Il fut élu sans difficulté et institua un gouvernement d’enfants dont le doyen était un conseiller municipal de quinze ans. Le chapardage n’était plus un délit. Tous les commerçants furent astreints à un impôt de l’invention du nouveau maire. Chaque habitant se devait d’offrir un logement aux Gardes rouges.

Comme la ville était très isolée, nul ne fut informé des événements survenus. Les notables du lieu s’en inquiétèrent et envoyèrent une délégation avertir le préfet de la région. Ce dernier prit l’affaire très au sérieux et demanda à Pékin de faire donner l’armée pour réduire les insurgés. Contre deux cent mille enfants, la capitale envoya des centaines de chars et des milliers de soldats surarmés. Leur consigne: « Tuer tous les moins de quinze ans. » Les gamins tentèrent de résister dans cette cité fortifiée de cinq murailles d’enceinte, mais la population de Chengdu ne les soutint pas. Elle était surtout soucieuse de protéger ses propres jeunes en leur cherchant des refuges dans la montagne. Deux jours durant, ce fut la guerre des adultes contre les enfants. L’Armée rouge dut recourir au final à des bombardements aériens pour réduire les dernières poches de résistance. Tous les gamins furent tués.

L’affaire ne sera pas ébruitée car, peu de temps après, le président américain Richard Nixon rencontrait Mao Tsé-toung et l’heure n’était plus à critiquer la Chine.



Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu
ESRA Tome 3 [La révolution des fourmis]  - "La révolution des enfants de Chengdu"
Bernard Werber





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