Premier maître du monde

Date : Samedi 03 novembre 2007 @ 19:38:20 :: Sujet : Peuples et civilisations

La Chine du IIIe siècle avant J.-C. était divisée en trois royaumes qui se faisaient en permanence la guerre: le T’sin, le Tchou et le Tchao.



Parallèlement, l’industrie métallurgique se développait, les communautés agricoles éclataient, les gens se regroupaient dans des structures plus grandes pour mieux profiter des machines: c’était l’exode rural. Qui dit peuplement des villes, dit naissance d’une classe bourgeoise intellectuelle et d’universités. Or l’apparition des étudiants en droit généra un système inconnu jusque-là: la tyrannie absolue. Les étudiants en droit constituèrent un groupe, les légistes, qui voulut établir l’État Absolu Parfait. Ils poussèrent donc le roi Zheng de Qin, qui prit le nom de Shi Huangdi, lequel signifie « premier empereur » à expérimenter tous les pouvoirs de sa fonction. Les légistes débordèrent d’idées. Ils voulaient inventer la « loi réflexe ». Qu’est-ce que la loi réflexe ? C’est une loi qui n’est ni orale ni écrite, c’est une loi inscrite dans le corps de telle manière qu’il est impossible de ne pas lui obéir. Comment rendre la loi réflexe ? Par la terreur. Les légistes inventèrent le concept de supplice chinois. C’est une punition si horrible que tout le monde retient instantanément la loi à respecter et craint de commettre un délit. La torture va devenir une science, les bourreaux des stars, il se crée même une école de torture. Normalement, quelques supplices publics suffisaient à informer le peuple des nouvelles lois, mais il fut instauré des délais de tournées des bourreaux afin que le peuple n’ait pas le temps de les oublier. Les légistes rivalisaient d’idées originales. Après la « loi réflexe », ils lancèrent « l’interdiction de penser ». En 213 avant J.-C. est promulgué un édit de Shi Huangdi signalant que les livres sont des objets terroristes. Lire un livre c’est porter atteinte à la sûreté du gouvernement. D’ailleurs les légistes vont encore plus loin: l’intelligence est officiellement décrétée ennemie numéro un de l’État. Nul n’a le droit d’être intelligent. Les légistes proclament que toute personne qui pense agit forcément contre l’empereur. Or, comment empêcher les gens de penser? Les légistes redoublent d’initiatives et trouvent une réponse : en les saoulant de travail. Il fallait que nul n’ait de répit, car le répit est source de réflexion. La réflexion mène à la rébellion, la rébellion au supplice. Autant prendre le problème à la racine.

La population était quadrillée et s’auto surveillait. La délation devint obligatoire. Ne pas dénoncer constituait un délit grave. Le circuit de délation s’établit ainsi : cinq familles formaient une brigade. A l’intérieur de chaque brigade, un surveillant officiel était chargé de faire régulièrement son rapport. Un surveillant officieux secret était chargé de surveiller le surveillant officiel. La boucle était ainsi bouclée. Cinq brigades formaient un hameau. A chaque échelon, si on apprenait que la délation n’avait pas fonctionné, tout le groupe en était tenu pour responsable.

Les légistes établirent une administration hors pair extrêmement compartimentée. Mais Shi Huangdi retint si bien la leçon de ses légistes qu’il devint paranoïaque. Il exigea à tout moment enquête et contre-enquête sur ses sujets. N’ayant confiance finalement en aucun des légistes, il créa une police d’enfants (donc d’êtres au-dessus de tout soupçon), chargée de surveiller les fonctionnaires adultes et de dénoncer ces deux fléaux que sont les réactionnaires et les progressistes. Pour que ce système totalitaire fonctionne parfaitement, l’administration ne devait aller ni en avant ni en arrière, elle devait tout faire pour que tout reste immobile. Ayant vaincu les deux royaumes voisins, l’empereur Shi Huangdi, en pleine crise de mégalomanie, s’autoproclama maître du monde. Il faut préciser qu’à l’époque, pour les Chinois, le monde s’arrêtait à la mer de Chine à l’est et à l’Himalaya à l’ouest. Ils pensaient qu’au-delà de ces deux obstacles naturels (montagne et océan) ne vivaient que des barbares et des animaux sauvages. Ces rapides victoires ne suffirent cependant pas à calmer le maître du monde. Voyant son armée devenue inutile après ses conquêtes, il se lança dans de grands projets. Il entreprit la construction de la Grande Muraille de Chine. Le chantier n’était au début qu’une sorte de camp de travail pour intellectuels mais bien vite il se transforma en bon moyen de réguler la population. On estime que des millions de Chinois trouvèrent la mort dans l’édification de cet ouvrage. Un peu plus tard, Shi Huangdi fit massacrer une bonne partie de son harem et l’ensemble de ses ministres légistes ; il demanda ensuite à son maître horloger de lui fabriquer des automates en métal, seuls subordonnés dont il était assuré qu’ils ne le trahiraient jamais. Ces robots humanoïdes (préfigurant la science-fiction moderne) étaient des merveilles de technologie pour l’époque. Ils fonctionnaient avec des systèmes d’écoulement d’eau et de rouages à créneaux qui se déclenchaient les uns après les autres. C’était probablement la première fois que quelqu’un cherchait délibérément à remplacer l’homme par la machine.

Cependant, Shi Huangdi n’était toujours pas satisfait. Il ne lui suffisait plus d’être un maître du monde, il voulait aussi être immortel. Il décida donc de préserver son sperme (au moment de l’éjaculation, une petite ficelle lasso empêchait le sperme de sortir et l’énergie vitale revenait ainsi dans le corps) et il introduisit de l’oxyde de mercure dans tous ses aliments. Ce produit chimique était à l’époque considéré comme susceptible de permettre de vivre plus longtemps. Conséquence: l’empereur mourut en fin de compte d’un empoisonnement. La terreur qu’il avait instaurée de son vivant demeura pourtant si puissante que son cadavre fut honoré, « nourri » et respecté jusqu’à ce que l’odeur devienne absolument pestilentielle.



Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu
Bernard Werber





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